Que notre table soit politique

Quiconque traverse la vallée du Saint-Laurent de mai à octobre contemplera d'un côté du chemin d'interminables champs de soya stérile et assassin, de l'autre des enfilades de rangs de maïs chimérique et servile. Pour le commun des mortels, ces paysages agricoles n'évoquent rien de particulier si ce n'est une certaine confirmation que l'agriculture est devenue industrielle. Mais pour l'oeil averti, ils expriment la stérilité et la désolation, la dépendance et la soumission, la contamination et la pollution, la souffrance et la mort.

Il y aura bientôt 25 ans que les premières plantes modifiées génétiquement (PGM) furent cultivées commercialement. En 1994, une pomme de terre résistante au doryphore et une tomate à mûrissement retardé furent offertes aux producteurs. Ces cultures ne connurent pas le succès escompté, mais on assista dès l’année suivante au début de l’escalade de la culture des PGM avec l’apparition en 1996 du Soya Roundup Ready, un cultivar de soya résistant au Roundup, un herbicide que produit et commercialise la même compagnie qui assure ainsi un marché croissant à son phytocide vedette. Incidemment, le Roundup est aujourd’hui l’herbicide le plus vendu sur la planète, ses ventes ayant été multipliées par 15 depuis l’apparition de la première PGM leur résistant.

Le glyphosate, l’ingrédient actif du Roundup de Monsanto, même à des doses extrêmement diluées, « programme la mort cellulaire en quelques heures, par les dommages qu’il cause aux membranes et à l’ADN et parce qu’il entrave la respiration cellulaire.1Séralini Gilles-Éric. Tous cobayes. OGM, pesticides, produits chimiques. Flammarion. 2012. p.35.» Il a aussi été démontré que le glyphosate pouvait perturber la division cellulaire. Or tous les cancers ont comme origine un problème de division cellulaire. D’ailleurs le Centre de recherche international sur le cancer (CIRC) vient de classer le glyphosate comme étant «probablement cancérogène».

Le soya Roundup Ready est la PGM la plus cultivée sur la planète, générant des records de vente pour le Roundup, l’herbicide vedette de Monsanto.

J’observe attentivement la scène agricole depuis 45 années et peux affirmer sans ambages que nous assistons passivement à une prise de contrôle de la production alimentaire mondiale par l’industrie agrochimique. Déterminée à imposer sa vision de la production alimentaire, elle investit les paliers décisionnels des pays, contrôle et oriente l’entière chaîne de production, de la semence au produit transformé, toujours au bénéfice de leurs actionnaires, jamais de la qualité nutritive des aliments, de la santé publique et de la de protection de l’environnement.

La prise de contrôle de la génétique agricole par l’industrie agrochimique — ce sont principalement Monsanto, Bayer(bientôt fusionnés), Dupont de Nemours, Syngenta, BASF et Dow Chemical — les Big 6 —oblige les producteurs à travailler avec les pesticides prescrits. En cas de refus, les assurances ne compensent pas les pertes. Nos fermiers sont coincés. Comme ils ne peuvent plus conserver leurs semences, ils doivent chaque printemps retourner pactiser avec le Diable.

Les gènes étrangers issus de la transgénèse ne sont pas visibles à l’œil nu : ils sont camouflés dans le code génétique de la plante.

Près de vingt-cinq ans après la commercialisation des premières PGM, nous en cultivons à la surface du globe près de 200 millions d’hectares—principalement en soya, en maïs, en canola et en coton — ce qui correspond à tout près de 10 % des surfaces agricoles totales. Mais les végétaux ont la capacité de développer des résistances aux traitements chimiques. C’est le cas de l’amarante de Palmer (Amaranthus palmeri) qui résiste maintenant au Roundup malgré les fortes augmentations du dosage. Plutôt que de concéder l’échec de sa stratégie, l’industrie récidive avec de nouvelles manipulations génétiques. Cette fois c’est au 2,4-2 et au Dicamba qu’on rend les cultures de maïs, de soya et de coton résistantes de façon à permettre l’application de ces infâmes herbicides neurotoxiques, soupçonnés de causer des avortements spontanés, le lymphome non hodgkinien et d’agir comme perturbateurs endocriniens, cela sans compter leur forte capacité à contaminer l’eau et l’environnement.

Le citoyen est la plupart du temps ignorant de cette odieuse réalité qui le touche pourtant de près, car son alimentation quotidienne en dépend. Quand on sait que la vente de pesticides génère près de 50 milliards de dollars par année et que l’industrie fait tout en son pouvoir pour augmenter ses ventes, on doit se permettre la colère: la colère, et l’action qui normalement devrait s’ensuivre.

La table végétalienne biologique et locale est celle qui génère le moins d’impacts négatifs sur l’environnement.

Par exemple, il devient impérieux d’opter pour une table politique, c’est-à-dire une table davantage végétarienne, composée d’aliments locaux, équitables et biologiques. On peut aussi s’impliquer contre les OGM en devenant membre de Vigilance OGM, un organisme québécois qui milite pour l’étiquetage des OGM.

Plus que jamais, l’étiquetage des OGM devient l’arme appropriée pour lutter contre cette hérésie génétique, car l’expérience démontre que les aliments identifiés OGM se vendent peu. Il importe de toujours se rappeler que nous disposons du pouvoir de refuser l’approche industrielle en agriculture et en alimentation. Le dossier est de taille et le combat peut sembler inégal. Mais comme le disait Nelson Mandela, « Ça semble impossible jusqu’à ce que ce soit fait! » Alors, soyons rebelles. Refusons l’agrochimie et les OGM. Que notre table soit politique : elle n’en sera que meilleure!

Les Jardins du Grand-Portage
Yves Gagnon est propriétaire avec Diane Mackay des Jardins du Grand-Portage de Saint-Didace. Consultez le site internet de l’entreprise pour connaître le calendrier des activités.

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Lecture recommandée:
Tous Cobayes! OGM, pesticides, produits chimiques. Séralini, Gilles-Éric. Flammarion. 2012.